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		<title>Les mots blancs</title>
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		<dc:date>2026-04-18T15:19:47Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Solange Vissac</dc:creator>


		<dc:subject>Virginia Woolf</dc:subject>

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&lt;p&gt;Those are white words, said Susan, like stones one picks up by the seashore. &lt;br class='autobr' /&gt;
( Virginia Woolf The waves) &lt;br class='autobr' /&gt;
Ces mots-l&#224; sont blancs, dit Susan, comme les galets qu'on ramasse en bord de mer. &lt;br class='autobr' /&gt;
Et cela s'&#233;crit malgr&#233; moi, avec moi et sans moi. Il ne se passe presque rien, et ce rien devient quelque chose qui grandit, pousse les murs de toute part, &#233;largit l'horizon, se d&#233;ploie sans savoir vraiment ce qui se trame. Les mots &#233;talent leurs troubles et se laissent se dissoudre au milieu (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.jardindombres.fr/virginia-woolf" rel="tag"&gt;Virginia Woolf&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt; Those are white words, said Susan, like stones one picks up by the seashore.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;( Virginia Woolf The waves)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Ces mots-l&#224; sont blancs, dit Susan, comme les galets qu'on ramasse en bord de mer.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et cela s'&#233;crit malgr&#233; moi, avec moi et sans moi. Il ne se passe presque rien, et ce rien devient quelque chose qui grandit, pousse les murs de toute part, &#233;largit l'horizon, se d&#233;ploie sans savoir vraiment ce qui se trame. Les mots &#233;talent leurs troubles et se laissent se dissoudre au milieu d'autres, ils s'accrochent les uns aux autres tels ces grappes de lichens sur les troncs d'arbres, laissant circuler entre leurs thalles un air de rien, une sorte de canevas n&#233;buleux. Au premier regard on ne voit que des traces grises sans grand attrait, qui ne font pas encore miroir. Il y a quelque chose qui na&#238;t, encore un peu brouillon, quelques ratures ici ou l&#224; semblent montrer qu'un travail est en cours, que certains mots sont refus&#233;s et ne feront pas partie de cette forme informe qui est en train de cro&#238;tre. Il leur faudra un peu d'air, de lumi&#232;re et de salive. Au fur et &#224; mesure de ce qui s'&#233;crit, cela se colore insidieusement. Parfois, les mots prennent de l'ampleur, de la force, une sorte de pr&#233;sence, un &#233;clat soudain et l'on sent que quelque chose se dit dans ce qui s'&#233;crit. Cela &#233;corche encore un peu les oreilles et il faut jouer de patience, laisser reposer, griffer, d&#233;griffer, reposer, augmenter, &#233;monder, dresser cette incertitude de ce qui cherche &#224; s'&#233;crire. Toutes ces petites traces qui affleurent au fil de la plume puis au son du clapotis du clavier sont encore celles d'une &#233;criture secr&#232;te qui ose ses premiers pas avec timidit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mes mains sont dans un geste d'&#233;criture, mes doigts ont laiss&#233; tomber le stylo et le papier, et se d&#233;ploient sur les touches du clavier &#224; une vitesse raisonnable, et tout comme avec le stylo, les lettres parfois se m&#233;langent ne respectent pas l'ordre original, surtout sur la fin du mot, m&#234;me si, elles sont toutes l&#224; dans ce tr&#232;s l&#233;ger d&#233;sordre qui permet malgr&#233; tout la lecture, et signifie juste qu'il me faut davantage d'attention, et que tous les adverbes qui finissent par ment ont besoin de leur &lt;i&gt;e&lt;/i&gt; dans leur derni&#232;re syllabe&#8230;. Les doigts se d&#233;hanchent, cherchent &#224; enserrer ce qui na&#238;t, dont ne sait o&#249;, et qui s'installe dans des images, ou bien ce sont des images qui tentent de trouver leur place au sein des mots. Tout cela se tricote en un va et vient continu. Parfois une &#233;vidence, parfois un d&#233;sarroi. Souvent un plaisir simple. Les mains, les yeux, tout s'emm&#234;le. Les galets s'amoncellent. Le geste est serein au sein de cette pi&#232;ce close o&#249; tout appelle &#224; se concentrer sur cet essentiel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Derri&#232;re moi, des centaines de livres, assez bien rang&#233;s sur des &#233;tag&#232;res blanches, au sol des piles de livres en attente de lecture, devant des post-it coll&#233;s sur d'autres &#233;tag&#232;res o&#249; des mots encore sont accroch&#233;s, des pense-b&#234;tes, des phrases &#224; ne pas oublier d'ins&#233;rer, des titres de livres o&#249; il faut absolument s'immerger, des podcasts &#224; &#233;couter, des id&#233;es pour des ateliers d'&#233;criture en cours, tout un univers dont il ne faut rien d&#233;brancher.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur ces &#233;tag&#232;res pos&#233;es sur le bureau, s'&#233;talent pots &#224; stylos et crayons, quelques photos et cartes postales conserv&#233;es depuis longtemps et que l'on sait n&#233;cessaires. Une photo prise &#224; Venise o&#249; un pont et un canal s'enlacent alors que ma silhouette s'efface un peu plus loin. Une carte postale avec des mots de Pierre Bergounioux au verso, o&#249; la t&#234;te sculpt&#233;e de La Bernardine ( expos&#233;e au mus&#233;e Labenche &#224; Brive) me fixe et dont un jour il faudra bien que je raconte tout ce qui me lie &#224; elle. Une reproduction de Caspar David Friedrich &lt;i&gt;Femme dans le soleil du matin&lt;/i&gt;, o&#249; la silhouette d'une femme tr&#232;s droite, vue de dos, semble du bout de ses doigts effleurer les rais d'un soleil dont la terre tressaille &#8212; ce serait un monde suspendu dans une peau de draps frais, aux ombres de miroir qui scintillent quand un ici respire puis expire un ailleurs. La pulpe des doigts s'agite et r&#233;pand son sang, se dilue et se perd jusqu'&#224; refaire ce qui serait le monde ou le commencement d'un autre, celui dont chacun r&#234;ve et qui se cr&#233;e avec des mots &#233;crits en lettres capitales, aux pleins et d&#233;li&#233;s bien not&#233;s pour &#233;chancrer les reliefs et les creux &#224; l'encre rouge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout &#224; c&#244;t&#233;, une photo en noir et blanc, extraite d'un petit coffret noir ferm&#233; par un ruban, o&#249; l'on reconna&#238;t Marguerite Duras, vue de dos &#233;galement, dans le hall des Roches noires &#224; Trouville qui regarde la mer se d&#233;cha&#238;ner dans une houle, peut-&#234;tre pleut-il comme au d&#233;but de &lt;i&gt;L'&#233;t&#233; 80&lt;/i&gt;, et elle reste l&#224;, les mains accroch&#233;es &#224; la grille de la fen&#234;tre, juste pour regarder et songer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout cela est &#224; hauteur des yeux qui se l&#232;vent de l'&#233;cran de temps &#224; autre et se posent l&#224; pour reprendre une sorte de respiration. Dans les trois petites niches qui composent cette &#233;tag&#232;re sur le plateau du bureau, les livres de quelques auteurs dont il faut, &#224; port&#233;e de mains, pouvoir s'emparer pour &#233;clairer d'une lumi&#232;re nouvelle : Dante, Danielle Collobert, Antoine Emaz, Jacques Ancet, Philippe Jaccottet, Pierre-Albert Jourdan, Marguerite Duras&#8230; Quelques pierres, des carnets, un peu de poussi&#232;re&#8230; tout un n&#233;cessaire...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le regard se l&#232;ve de l'&#233;cran, se tourne l&#233;g&#232;rement vers la fen&#234;tre, de cet au-del&#224;, d'o&#249; le chant du merle s'est fait entendre. Les yeux, vides ou blancs, ne savent plus tr&#232;s bien ce qu'ils voient. Se sentent au bord. Au seuil de l'image du dehors. Apaiser son regard riv&#233; &#224; l'&#233;cran d'ordinateur, pour renouer avec le bleu et le vert, ou peut-&#234;tre se laisser happer par ses attraits. Un corbeau raye l'azur ou la grisaille d'un ciel dont on ne sait plus rien, une m&#233;sange, t&#234;te en bas, se saisit de quelques d&#233;lices sur le bouleau, et plus loin la vie roule en train, en voiture ou &#224; v&#233;lo. Le monde est toujours l&#224; bien pr&#233;sent, dont on avait oubli&#233; la r&#233;alit&#233;. Ces copeaux d'ailleurs, selon les jours, se lisent comme une bouff&#233;e d'air ou l'appel &#224; tout laisser en rade. Un oiseau chante toujours la m&#234;me m&#233;lodie et au loin un autre semble lui r&#233;pondre ; la fen&#234;tre est ouverte maintenant, car il faut parfois succomber au dehors et je cherche &#224; mettre des mots sur ces m&#233;lodies qui s'entrecroisent. Puis cela s'interrompt, une voiture passe sur la rue, il faut revenir vers soi, refermer la tentation de la fuite, se tenir &#224; l'int&#233;rieur, calfeutr&#233;e derri&#232;re la fen&#234;tre de l'ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Eh bien, je crois que pour &#233;crire ou pour n'importe quoi vous devez &#234;tre capable de vous recroqueviller en boule avant de frapper les gens en pleine figure*&lt;/i&gt; .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur ce qu'on nomme page blanche, les mots blancs, petit &#224; petit, s'essaient &#224; la couleur, d'abord d'un ton un peu pastel, irrigu&#233;s du sens qu'ils ont eu lorsqu'ils &#233;taient d&#233;j&#224; pos&#233;s ailleurs, qui font r&#233;miniscence, qui conservent cette &#233;cume de survie ou d'&#233;ternit&#233;. Ils restaient en hibernation, et viennent de se r&#233;veiller et de repousser le silence. On se prend &#224; r&#234;ver alors de coul&#233;es de lave incandescente, d&#233;vastant tout sur son passage et reconstituant un sol singulier o&#249; se mettrait &#224; cro&#238;tre une v&#233;g&#233;tation insoup&#231;onn&#233;e. Comme le lichen, les mots s'incrustent dans le substrat, lib&#233;rant une manne nouvelle. Des nuances se font jour, une demi-teinte se met en place. Des tons d'amande ou d'absinthe, parfois m&#234;me c&#233;ladon, aigue-marine, ardoise, bleuet ou peut-&#234;tre lavande, champagne, flavescent ou paille, allant jusqu'au v&#233;nitien, capucine, grenadine, nacarat ou rubescent&#8230; &#192; ce stade, rien ne se sait encore, rien n'est s&#251;r, tout peut basculer &#224; tout moment. Une m&#233;tamorphose lente se trame mais rien ne va de soi. Je voudrais bien que les mots galopent mais ils ne font que tituber sur l'&#233;cran d'ordinateur, je reviens en arri&#232;re, efface un mot trop faible, cherche un vocable qui sonne et se marie avec plus de panache &#224; celui d'avant ou celui d'apr&#232;s. Et demain peut-&#234;tre tout sera &#224; recommencer&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Se poser soudain la question de ce qui est premier : le geste de tracer les mots ( stylo ou clavier), ou la pens&#233;e qui va se d&#233;poser&#8230; Pour &#233;crire il faut poser le premier mot &#8212; blanc encore &#8212; et laisser s'enclencher un d&#233;ferlement de ce qui fera phrase, puis fragment de quelque chose et texte si tout va bien. Ce qui se d&#233;tache de l'obscur, dans ce paysage de nuit, dont on ne savait rien, se met &#224; se d&#233;livrer, s'animer, trouver une existence. Quelque chose fait halte et s'inscrit &#224; petits pas dans le sable. Et tout est si fragile, si faible, et peut &#234;tre effac&#233; en quelques secondes. Je reprends de l'&#233;nergie dans le souvenir de la fillette, assise &#224; son petit bureau dans la cuisine de l&#224;-bas, celle de l'enfance, et par une &#233;trange juxtaposition du temps, je r&#233;alise qu'elle &#233;tait exactement dans la m&#234;me configuration physique et spatiale qu'aujourd'hui : face &#224; un mur, une demi-cloison pour &#234;tre exacte qui ne montait pas jusqu'au plafond mais permettait juste une s&#233;paration entre ce qu'on nommerait alc&#244;ve et la cuisine. Face &#224; ce bureau recouvert d'un placage entre orange et marron, du formica sans doute, une &#233;tag&#232;re, une simple planche bricol&#233;e par mon p&#232;re o&#249; &#233;taient amass&#233;s mes tr&#233;sors d'alors et les quelques livres utiles pour l'&#233;cole et ceux qui m'avaient &#233;t&#233; offerts, retenus par des serre-livres en bois en forme d'&#233;l&#233;phant. &#192; ma droite une fen&#234;tre tr&#232;s haute, qui &#233;tait juste plus pr&#232;s du ciel que dans mon bureau actuel, car l'appartement o&#249; nous vivions &#233;tait au troisi&#232;me &#233;tage, et j'ai le souvenir d'hirondelles qui traversaient alors l'azur et leur trissement, mot que je ne connaissais pas, mais qu'aujourd'hui j'&#233;prouve un r&#233;el plaisir &#224; &#233;crire. Sur ma gauche, le petit placard vert, comme l'&#233;tag&#232;re, o&#249; je rangeais ce qui m'&#233;tait personnel, dessins, livres, cahiers, jouets, tout comme aujourd'hui le meuble &#224; quatre tiroirs, sur ma gauche &#233;galement, dans lequel reposent cahiers, carnets, stylos, dossiers &#8230; Je me souviens bien avoir tent&#233; de mettre ce meuble &#224; tiroirs et sur roulettes sur ma droite mais il y avait quelque chose dans cette disposition qui ne me convenait pas. Je comprends mieux pourquoi &#224; l'instant. Je me revois m&#226;chouillant mon crayon ou stylo, les yeux lev&#233;s vers le plafond en attendant que descende l'inspiration, comme je croyais que cela se faisait, avant de poser mes premiers mots dans un carnet rouge o&#249; je m'essayais &#224; jouer &#224; Victor Hugo, ou plus simplement &#224; faire comme mon p&#232;re qui noircissait, de sa belle &#233;criture pench&#233;e, des cahiers ou carnets sur son bureau dans la chambre. Je prends conscience de cette configuration similaire avec &#233;tonnement et aussi plaisir : la petite fille que j'&#233;tais n'a pas totalement disparu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; La sonnerie du t&#233;l&#233;phone retentit, on voudrait ne pas r&#233;pondre, mais le nom qui s'affiche est reconnu, alors on glisse le doigt de la gauche vers la droite sur l'&#233;cran et on r&#233;pond. Si l'interlocuteur dit je ne te d&#233;range pas, on s'entend r&#233;pondre non, tout va bien, alors que dans la r&#233;alit&#233;, bien s&#251;r qu'il me d&#233;range, qu'il me fait revenir dans le monde o&#249; je n'&#233;tais plus, et que si la conversation dure un peu, je n'aurai plus l'&#233;nergie ou le d&#233;sir de revenir &#224; l'&#233;criture. La patience ou la volont&#233; se construisent au fil du temps, mais peuvent aussi &#234;tre an&#233;anties en quelques secondes, parce que le mental ne suit pas. Je vais peut-&#234;tre tout laisser tomber, refermer l'&#233;cran d'ordinateur et me perdre, fuir dans une activit&#233; qui elle, est s&#251;rement utile. &#201;crivant ces mots, je sens m&#234;me la pens&#233;e de l'&lt;i&gt;&#224; quoi bon&lt;/i&gt; remonter &#224; la surface, envahir mes neurones et me voil&#224; pr&#234;te &#224; tout envoyer &#224; la poubelle, &#224; repousser l'ordinateur ou &#224; surfer sur les pages vari&#233;es et chronophages d'internet, &#224; fuir ce qui est en train de s'&#233;crire. Et tiens, je vais aller me pr&#233;parer une tasse de th&#233;, profiter de mon passage en cuisine, pour laver la vaisselle sale qui patiente dans l'&#233;vier, donner un coup de balai, passer une &#233;ponge sur le plan de travail, a&#233;rer la chambre aussi car j'ai oubli&#233;, faire le lit&#8230; Je pose la tasse de th&#233; sur le bureau, il est un peu chaud, fixe l'&#233;cran d'ordinateur, relis ce que mes doigts ont tap&#233; et inscrit, me dis que c'est pas si mal finalement, que peut-&#234;tre je tiens quelque chose d'int&#233;ressant, ou tout au moins qui m'int&#233;resse, qu'il faudra relire demain, je corrige quelques fautes de frappe, rajoute une virgule, note sur un carnet tout pr&#232;s ce qu'il faudrait creuser, mettre au clair. Mais l&#224; je ne peux rien de plus, je me suis extraite de la mati&#232;re des mots, j'ai l&#226;ch&#233; le fil qui les relie entre eux, avec moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Je suis ainsi faite que rien n'est r&#233;el si je ne l'&#233;cris.&lt;/i&gt;**&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fil. Celui qui se d&#233;roule sur les tableaux de Safet Zec d&#233;couverts un soir de fatigue &#224; Venise. Furetant dans mon stock de photos sur l'ordinateur, je m'arr&#234;te sur celles de l'ann&#233;e 2017, et retrouve tr&#232;s vite toutes celles que j'ai capt&#233;es des peintures expos&#233;es dans l'&#233;glise Santa Maria della Piet&#224;, sous le terme Exodus, r&#233;alis&#233;s par le peintre serbo-croate Safet Zec. Je me souviens de ma sid&#233;ration face &#224; toutes ces &#339;uvres qui m'encerclaient. J'&#233;tais entr&#233;e l&#224; sans savoir ce qui m'attendait. La foule dehors au bord du Canal di San Marco, la chaleur, la fatigue apr&#232;s des heures de marche dans la ville, et cette &#233;glise avec l'affiche d'une expo en entr&#233;e libre. La d&#233;couverte, pas &#224; pas, de ce qui se donnait &#224; voir et o&#249; il m'a fallu un peu de temps pour comprendre l'ampleur de ce qui se tenait l&#224; sous mes yeux, tous ces corps v&#234;tus de blanc, se serrant les uns contre les autres dans le naufrage de leurs vies, et ce fil rouge traversant tous les tableaux gigantesques qui me toisaient. Je ne vois plus que lui, ce fil comme un ruisseau de lait qui fuit &#8211; &#233;criture de sang torsad&#233;e qui s'enroule autour des corps &#233;tendus de la plante du pied aux manches ou la taille d'un enfant &#8211; fil rouge qui relie, accroche le regard de celui qui, h&#233;b&#233;t&#233;, se tient face &#224; ces corps qui enserrent d'autres corps ceux des enfants qu'il faut prot&#233;ger, rassurer, bercer, rev&#234;tus du blanc de l'humanit&#233; dans son devenir. Le sillon rouge ruisselle de ce sang de toutes les plaies et s'imprime dans la m&#233;moire. Ne pas l&#226;cher mon fil rouge, celui qui me relie &#224; la petite fille d'il y a si longtemps, ne pas emprunter les chemins qui ne sont pas les miens mais ceux que l'on a voulu me faire prendre, et laisser fulgurer cette langue de vertige.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Comment consid&#233;rer ces hasards qui nous mettent un jour en lien, &#224; l'improviste, avec un peintre, un artiste, inconnu jusque l&#224;, et dont la vision du travail bouleverse et ram&#232;ne au plus secret de soi&#8230; Comment ce trait de pinceau, rayant en douceur tous les tableaux, continue, avec une &#233;trange obstination, de faire son &#339;uvre et s'&#233;vertue &#224; colliger tout ce qui s'&#233;parpille de soi au fil des ans... Ralentir ce qui fuit. Rester entre des lignes, des mots. S'accrocher &#224; ce d&#233;sir-plaisir lib&#233;r&#233; par les mots, ceux que je lis d'abord dans ces livres qui me sortent de l'inertie, produisent un trouble, d&#233;stabilisent un peu, ouvrent une nouvelle fen&#234;tre, tracent une connexion et rechargent la chair de l'esprit. &#202;tre &#224; la recherche de cette chor&#233;graphie des mots quand cela s'&#233;crit enfin, ce mouvement d'effleurement qui se produit, et qui emporte plus loin, l&#224; o&#249; l'on ne savait pas que l'on se dirigeait, au travers de toutes les ombres qui nous recouvrent, dans une tr&#232;s grande &#233;tranget&#233; d'errance. Est-ce de l'invisible qui prend forme alors puisque les mots disent davantage que ce qu'ils semblent dire&#8230; Prendre ses aises dans le s&#233;jour de la langue, avec une part de d&#233;mesure dans le plaisir qui se cr&#233;e, et se sentir appr&#233;hender le monde, l'ailleurs, d'une fa&#231;on diff&#233;rente. Esp&#233;rer que ce qui s'&#233;crit, non pas tienne, mais se tienne. Avec racines et envol. Les deux. Toujours veiller aux deux. Quelque chose d'&#233;perdu. Comme un arbre peut-&#234;tre. Qu'il soit grand ou petit, et quel qu'en soit l'esp&#232;ce. Qu'il produise des fruits ou qu'il soit de simple agr&#233;ment. J'&#233;cris pr&#232;s d'une fen&#234;tre o&#249;, &#224; l'arri&#232;re-plan, s'&#233;lancent des arbres sous un ciel changeant. Et l'arbre tient son cap. Il puise en lui et dans le sol o&#249; il se rattache son n&#233;cessaire. Je puise dans la langue amoncel&#233;e en moi, celle qui m'a &#233;difi&#233;e depuis si longtemps d&#233;sormais. Elle se tient en silence &#224; l'int&#233;rieur. Plus les ans s'amoncellent et plus elle a de l'importance. Une langue pleine de carences, d'imperfections, de doutes, de clich&#233;s, de banalit&#233;s, sans doute. Mais je tente de donner une voix &#224; ces mots agglutin&#233;s, j'essaie de leur rendre un envol possible, afin de m'inventer &#224; nouveau, avec parfois les l&#232;vres lav&#233;es de larmes. Susan et ses mots blancs, et quelques lignes plus loin dans ce m&#234;me texte de Virginia Woolf, Jinny parle de mots jaunes, de mots de feu. &#192; chacun sa manne de langue. &#192; chacun son souffle. &#192; chacun son pas. Et ne pas oublier de ne pas se d&#233;prendre de soi, de ne pas l&#226;cher le fil de ce qui nous relie &#224; nous-m&#234;me, et ne pas se perdre en cours de route. Ne pas oublier non plus l'arbre, l'envol de ses branches, le mouvement du feuillage sous le vent, la chlorophylle qu'il diffuse, le plaisir qu'il procure lorsque, allong&#233; sous son feuillage o&#249; s'emm&#234;lent ombre et lumi&#232;re, on se laisse emporter par le songe, bercer de lueurs tamis&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;criture serait un peu comme se tenir au bout de soi, au bout de ses doigts avec des &#233;tincelles pr&#234;tes &#224; p&#233;tiller, &#224; s'envoler plus loin, &#224; &#233;clairer quelque peu le tas de haillons o&#249; s'&#233;carquillent quelques souvenirs, en un d&#233;pli d'ombres, tout au bout d'un chiffon de langue rouge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'univers o&#249; nous vivons est d&#233;pourvu de stabilit&#233;. Qui nous dira le sens secret des choses ? Qui peut pr&#233;voir la courbe d'un mot, une fois lanc&#233; ?&lt;/i&gt; ***&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;* Virginia Woolf &#8220;Journal &#8220; 6 mars 1921 ( traduction par Colette-Marie Huet et Marie-Ange Dutartre)&lt;br class='autobr' /&gt;
** Cit&#233; par Quentin Bell dans Virginia Woolf Biographie t2&lt;br class='autobr' /&gt;
***Cit&#233; par Quentin Bell dans Virginia Woolf Biographie t2&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;(Ce texte &#034;Les mots blancs&#034; fait partie d'une s&#233;rie &#8211; en cours d'&#233;criture &#8211; de proses &#233;crites en &#233;cho &#224; des phrases lues, parfois juste quelques mots, dans le recueil &lt;i&gt;Les vagues&lt;/i&gt;&lt;i&gt; de Virginia Woolf. Il a &#233;t&#233; publi&#233; dans une revue en ligne qui s'appelait Dire au sein du groupe Tiers-Livre dirig&#233; par Fran&#231;ois Bon.&lt;/i&gt;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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